Je t'entends, je ne t'écoute pas.

Publié le par Scribe

Régulièrement, je me retrouve dans une situation frustrante.

Il est question d'un partage.
Pas de partage du genre "prenez, ceci est mon corps, vous m'en direz des nouvelles, c'est meilleur grillé avec de la confiture. Il reste du café ?" Bordel, je voulais faire une note sérieuse, je fais chier à toujours vouloir caser une blague de merde. Et puis d'ailleurs, la Cène n'est sans doute un si mauvais exemple de ce que je veux illustrer, puisque derrière le partage des sandwichs, il y a l'idée de la communion spirituelle.

Quand vous aimez vraiment quelque chose, vous avez envie de le faire partager à d'autres. Et vous avez envie de le faire partager à la hauteur de l'admiration que vous portez à cette personne/oeuvre/objet/animal/autre truc.
Souvent, c'est simple, sur des choses communes et banales, faciles d'accès, on trouve presque toujours un écho favorable sans trop d'efforts :
"Hey, écoute le riff de Smoke on the Water, il tue !
- Ouais, trop cool !"


Parfois, c'est plus complexe. Continuons sur la musique, je pense que l'exemple parlera à pas mal de monde et personnellement, je suis souvent confronté à ce problème à ce sujet. Vous découvrez un morceau, il vous touche pour une raison X ou Y. Vous continuez à l'écoutez, vous entrez plus profondément dans son univers, vous cherchez à comprendre les paroles et à voir leur message. Vous trouvez ainsi un nouvel éclairage du morceau qui "sonne" désormais différemment. Plus vous prolongez et renouvelez l'écoute, plus ce morceau révèle une force et une magie qui ne vous était pas apparue. Peut-être même qu'au départ, elle vous semblait banale, voire même pas terrible. Et puis tout ce "travail" effectué vous la révèle sous un autre jour. Finalement, ce morceau devient un objet de fascination, d'admiration perpétuelle.
C'est là qu'arrive l'instant critique, le moment du partage. Fort de tout ce chemin parcouru, vous tentez de faire découvrir à d'autres "votre" morceau. Mais l'autre s'en fout un peu, l'écoute d'une oreille distraite tout en piochant dans un paquet de gateaux, en continuant de parcourir son journal/regarder la télé/zoner sur Internet (choisissez en fonction de votre génération). Et là c'est le drame, la frustration fatale et inéluctable.


Plus le cheminement accompli pour atteindre "l'instant de vénération" est long, plus il sera difficile de faire ressentir à quelqu'un d'autre à valeur égale cette admiration que vous ressentez. Le problème, c'est que généralement, plus vous avez investi dans ce processus de découverte et de compréhension, plus l'admiration est grande et profonde. Et plus la frustration est grande de se trouver face à quelqu'un qui balaie l'objet de votre admiration d'un cynique "ouais, c'est pas mal".

Vous découvrez un écrivain, ses textes vous chamboulent tout à l'intérieur de vous, mais vous ne trouvez pas ailleurs quelqu'un qui aura le "courage" de lire ses textes, ou qui par préjugé s'en détournera. Frustration.
Vous découvrez un peintre fabuleux, un artiste méconnu mais génial, vous le comprenez, vous voyez ce que beaucoup d'autres n'ont pas vu, vous vous tournez vers d'autres pour tenter de faire partager votre découverte fabuleuse, mais vous ne récoltez que des "Oh tu sais moi les musées...". Frustration, encore.
Vous vous découvrez une passion, quelle qu'elle soit, pour quelque chose ou quelqu'un, à corps perdu vous vous lancez dedans, mais les rires condescendants, les coups d'oeil distraits ou les regards dédaigneux vous emplissent de colère, de dépit, de tristesse. Frustration, toujours.


Le problème est simple, ce qui vous touche vous ne touchera pas forcément votre voisin, et vous aurez beau faire, il ne comprendra pas votre engouement, mais peut-être avant lui, vous-même, n'avez pas compris le sien.

Il y a pire encore : que votre propre création, votre oeuvre, votre travail ne soit pas perçu à sa juste valeur. Bien sûr, vous n'irez problement pas vous suicider de désespoir parce que votre pseudo poème de CE2 a été retrouvé dans la poubelle paternelle. Mais quand le travail dans lequel vous avez tellement investi, l'oeuvre que vous avez créée et dont vous êtes si fiers, l'aboutissement que vous pensez avoir atteint, tout ce dans quoi vous avez mis beaucoup de vous même, quand tout cela n'attire que les vagues compliments de quelques cons hypocrites, les moues sceptiques des badauds, les "ouais, c'est cool" ou les "pas mal", l'instant est toujours d'une cruauté terrible. Pas mal ? Quoi, "pas mal" ? Connard, tu sais qu'en disant que ce que j'ai fait c'est "pas mal", c'est comme si tu m'avais craché au visage ? Pour dire que ce que j'ai fait, c'est "pas mal", tu n'as pas su regarder, tu t'es contenté de la surface, tu m'as vu sonner une cloche et tu as dis "Tiens, une cloche qui sonne", alors que moi je disais "Quelqu'un est mort".


Que faire alors ?
Se replier sur soi-même, se dire que les autres, après tout, on s'en fout, et qu'on peut bien être le seul être sur Terre à trouver que ce caillou est beau, ça n'enlèvera rien à ce que l'on peut ressentir ? C'est une solution, radicale, sans compromis, mais elle est un peu triste.
Tenter d'amener les autres à la compréhension en les prenant par la main et essayer de leur faire trouver ce cheminement qui vous a mené, vous, à chérir cette oeuvre ? C'est l'autre solution, difficile, longue, fatigante. Au bout, peut-être la satisfaction d'avoir réussi à éveiller chez eux cette même flamme. Ou bien la frustration encore plus grande d'avoir échoué et de se heurter, toujours, à l'incompréhension.

Là où la frustration est la plus grande, c'est quand vous savez, vous sentez que celui à qui vous vous adressez ne prend pas la peine de considérer pleinement votre avis et se contente de le dénigrer, de le rejeter sur la base de ses préjugés. Vous ne pouvez rien y faire, à part en martelant vos nobles idéaux pour les faire entrer de force dans le crâne de l'autre, mais souvent, tout ce que vous obtiendrez avec cette méthode, c'est encore plus de rejet.


Mais attention, si vous avez mené l'autre au rejet de votre opinion, vous n'avez pas forcément perdu la bataille. Le tout est de bien distinguer le rejet motivé de celui qui a fait l'effort de comprendre du rejet primaire de celui qui préjuge.
On serait tenté de forcer l'autre à aimer ce que l'on aime. Mais comment faire apprécier quelque chose alors que c'est souvent et avant tout une histoire de ressenti ? Comment faire quand on dit "Regarde comme c'est beau" et que l'autre ne voit pas rien, même en y mettant toute la bonne volonté du monde ? Dans cette situation, il n'y a rien à faire, inutile de s'acharner. Ne forcez pas la personne à partager vos goûts, vos passions, vos intérêts. Mais parvenez à lui faire comprendre ce qui anime votre passion. Et éventuellement, laisser l'autre, si vous avez réussi à allumer une petite étincelle, faire son propre cheminement, seul, plus tard, et à apprécier à son tour, a posteriori. Quoi qu'il en soit, vous aurez essayé et si l'autre vous a pris au sérieux, a fait l'effort de comprendre, la frustration s'atténue et disparaît, même s'il reste sur un avis différent du vôtre.


Mais l'idéal, c'est quand même d'amener l'autre à rejoindre votre point de vue, surtout si vous avez la conviction profonde, intime que l'objet de votre passion dévorante pourra apporter quelque chose à votre interlocuteur. Pour y parvenir, rusez, soyez didactique, flattez-le ou éveillez son intérêt par un aspect de la chose qui lui sera familier et qu'il est susceptible d'aimer. Connaissez votre ennemi, sachez où il va probablement se méfier, rejeter en bloc et profitez de cette connaissance pour amener les choses sous un jour plus à même de le séduire. Placez par exemple des petites bandes noires et blanches bizarres dans un texte massif pour éveiller la curiosité et inciter à sa lecture.Tous les moyens sont bons, après tout c'est vous qui avez les meilleurs goûts, les points de vue les plus affutés, ça serait tellement bête que cet imbécile en face de vous ne le réalise pas.

Et puis si décidément ça ne marche pas, laissez tomber et tournez vous vers d'autres personnes plus aptes à partager votre opinion. Internet, pour ça, c'est fabuleux, n'en déplaise à Philippe M. : partout, quelque part, vous pouvez trouver d'autres personnes qui ont développé une passion similaire à la vôtre, qui ont compris les mêmes choses que vous, et là c'est le bonheur, vous formez un club des fans de Victor Hugo, World of Warcraft, Desperate Housewives ou tout autre chose, vous vous faites des super potes et vous finissez par vous barrer parce que vous ne pouvez plus supporter tous ces fanatiques mono-passionnés, et vous retournez essayer de convaincre votre voisin borné que si, j'te jure, la musique de Magma est géniale, parce que c'est quand même vachement plus marrant que de parler à tous ces cons qui pensent comme vous.


Publié dans Victor Hugo

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