L'apparition

Publié le par Scribe

Il y avait trois jours qu'Alain Morillaud n'avait pas fait un pas hors du local qu'il occupait. Avachi dans son divan, il n'arrivait toujours pas à dormir. Un rayon du jour, passant par un trou du tissu brun obstruant son vasistas, chauffait sa main : il fixait, non sans irritation, l'incursion du matin naissant dans son habitat. Il crut un instant qu'un loisir plaisant s'offrait à lui car il trouva à tâtons son journal, toujours là où il l'avait mis mardi soir. Il survola l'information mais n'y trouva ni assassinat inhumain, ni scoop inouï : il bailla, insatisfait.
Soudain, il sursauta : on frappait sur la cloison. Quittant son divan, il s'approcha du mur, à l'affût d'un bruit. Jamais il n'aurait cru avoir un voisin... ça faisait quoi, un mois qu'il n'y avait aucun habitant au 23 ?
Plus aucun son n'arriva à son tympan.
L'imagination d'Alain travaillait. Il lui fallait savoir. "Voilà l'occasion pour sortir", dit-il tout haut, s'auto-convaincant qu'un motif aussi anodin vallait un tour hors du confort d'un logis. Il ramassa son parka qui trainait sous un coussin puis sortit. Il alla illico voir l'habitation du "voisin". Il sonna : on lui ouvrit aussitôt. Alain sursauta, surpris. Un individu rondouillard quittait à l'instant l'habitation, fixant Alain d'un air amical.

"Ah, bonjour, j'avais cru qu'il y avait... j'avais voulu voir si... bafouilla Alain. Il vit qu'il s'agissait d'Arnaud, qui travaillait ici sans trop d'application, sortant parfois son balai du placard quand son patron approchait.
- Oui oui, sourit l'imposant gaillard, j'ai compris pourquoi. J'allais pour au cas où qu'il y'aurait un souci dans l'appart. Ca fait un mois, fallait voir si tout allait quoi, alors voilà.
- Ah, oui... Alors... ça va, tout a l'air normal ?
- Ma foi oui ! dit-il, ayant l'air ravi d'avoir accompli sa mission sans accroc. Ça va vous ?
- Oui oui, mais j'dois partir au boulot, lâcha-t-il, coupant court à la discussion qui s'amorçait. Au plaisir !
- Ouais, salut p'tit gars."

Pour qu'Arnaud crût à son bobard, il sortit dans la cour, mais voyant qu'il scrutait toujours dans son dos, il poussa jusqu'au trottoir voisin.
L'air frais du matin avait un parfum subtil, mais à l'instant où il fut sorti, il poussa un long soupir : partout, ça grouillait d'individus gris, marchant d'un pas vif, cap sur un but inconnu.
" Bon, tant pis, rumina-t-il. Allons-y."
Il disparut alors, sombrant dans l'abondant flot humain.

*************

Avez-vous remarqué quelque chose de curieux dans ce texte ?
La solution est après cette belle image...


Texte écrit sans utiliser la lettre "e", à la manière de Georges Perrec dans son roman La Disparition. C'est vraiment pas facile, surtout si on essaie de garder un style correct, ça a été une jolie prise de tête. Je suis pas mécontent du résultat néanmoins.

Publié dans Victor Hugo

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Yann 15/10/2008 13:32

Bravo Scribouillard!

Scribe 14/10/2008 20:27

Ah merci bien, je jetterai un œil voir si je le trouve, c'est vrai que j'aime assez ce genre d'exercice.
C'est pas spécialement pour fêter mon retour non, ça fait un moment que j'avais commencé l'histoire mais c'était en chantier, et je l'ai fini aujourd'hui. C'est plutôt une coïncidence donc.

NounouOgg 14/10/2008 19:55

Ah le bel exercice de style ! Je vois qu'on s'amuse ! :-D C'est pour fêter ton retour (tonitruant) ?

(Si tu aimes les jeux d'écriture, il existe un livre qui regroupe tous les classiques connus : Petite fabrique de littérature, éditions Magnard, par Alain Duchesne et Thierry Leguay ; à mon avis, tu pourrais devenir fan.)