Vaquette sur le ring : un soir à la Miroiterie

Publié le par Scribe

Avant-propos : Oui ! Encore du Vaquette ! Vous étiez arrivé au bout du premier article ? Bravo, vous avez gagné le droit d'avoir du rab' !

20h03, vendredi 28 novembre 2008. Je passe le seuil de la Miroiterie, 88 rue de Ménilmontant, dans le 20ème arrondissement de Paris. Je me suis décidé au dernier moment, mais finalement j'y suis : je vais assister à Crevez Tous, 1er Massacre, le tout nouveau spectacle de L'IndispensablE Tristan-Edern Vaquette.

La Miroiterie. C'est joli ça comme nom, la Miroiterie, m'étais-je dit, avant d'y aller. Pas si joli que ça, en fait, quand on y est. Une allée sombre et cabossée de terre débouche sur une petite cour où est éparpillée une vingtaine de personnes. Je reconnais Tim, arrivé peu avant, qui se les caille en m'attendant. On discute, notamment de l'endroit qui me surprend pas mal : je n'imaginais certes pas une débauche de luxe, mais j'étais malgré tout loin du compte.


La façade de la Miroiterie (photo prise grâce à Google Street View)


Des vieilles ampoules tiennent lieu d'éclairage, des bâches de protection contre la pluie. Partout, sur les murs, on a incrusté des éclats de miroirs qui ne reflètent plus grand chose. Une mouche géante d'un demi mètre (fausse, je vous rassure) est suspendue au dessus de la partie abritée, avec quelques autres éléments de "déco". En été, j'imagine que tout ça doit être assez sympa, là, l'hiver, de nuit, c'est un peu glauque. L'élément principal de la petite cour est un comptoir en plein air qui semble focaliser l'attention des habitués. Ca picole déjà pas mal, et sans les panneaux informatifs rouges et les quelques flyers et autocollants disséminés sur la table des buveurs, on aurait du mal à croire que c'est vraiment ici que l'IndispensablE va jouer ce soir son nouveau spectacle.

Je ne suis pas mécontent que Tim me tienne compagnie, je ne suis pas certain que j'aurais été tout à fait à mon aise en solitaire. Petit à petit, d'autres personnes arrivent, on commence à jouer un peu des coudes dans cet espace exigu. Les profils sont assez divers, il y en a un peu de tous les âges et de tous les looks, je remarque même quelques valeureux en costard. En discutant, j'en oublie presque celui pour qui j'ai fait le déplacement jusqu'à Paris. Et puis tout à coup, il paraît, drapé dans un grand manteau (rouge, forcément), coiffure impeccable. Dans le petit microcosme grouillant, et même si dans un premier temps il ne fait que passer, on ne remarque que lui. Ca fait bizarre, d'habitude, les gens de renom, les stars, les people, on les voit de loin, vite fait, juste assez pour dire à ses potes après coup "Si si j'te jure, j'ai vu David Pujadas - Ouah, la chance !". Ah oui, j'oubliais : Vaquette n'est pas une star, c'est un gros raté qui joue dans les squats, c'est dire à quel point ce qu'il fait est merdique. D'ailleurs ça se saurait, s'il avait vraiment du talent, pour sûr qu'il serait déjà passé à Taratata ou aurait fait la couv' de Rock & Folk.
Pour l'heure, Vaquette s'éclipse, et revient quelques instant plus tard pour demander le silence (qu'il obtient étonnament vite, ça semble le surprendre lui-même). C'est l'heure du topo explicatif sur l'entrée en libre responsabilisation : des tarifs sont fixés et chacun est libre de payer ce qu'il pense juste en fonction de la catégorie à laquelle il pense appartenir : 3€ pour les indigents, 5€ pour les pauvres, 8€ pour les moyens-pauvres, 12€ pour les moyens-riches, 20€ (ou plus) pour les riches. Astucieux préambule qu'il a mis en place depuis pas mal de temps déjà, et qui permet de mettre concrètement et simplement en pratique ce qui fera, entre autres, l'objet du spectacle : la liberté de choisir, en son âme et conscience. Pas de contrainte d'un tarif fixe, pas de contrôle, mais l'exigence morale pour chacun de jouer le jeu, et ça marche plutôt bien, sauf avec les abrutis, mais comme le dit Vaquette, "soit, au sortir d'un spectacle qui parle d'exigence personnelle et de responsabilité, l'imbécile qui aura carotté aura très honte, soit il n'aura rien compris et il aura bien fait de carotter".

Après avoir accompli cet acte responsable, on rentre donc dans la "salle de concert", là encore, c'est un bien grand mot pour une réalité bien plus réduite : une trentaine de chaises y clament fièrement leur singularité et leur identité : pas une qui soit identique à sa voisine. L'espace doit faire grosso modo quatre mètres sur dix, dans le fond une petite mezzanine et devant, la scène avec tout le matos amassé pour la première partie (ici, un blog avec une petite vidéo où on voit les lieux). La première partie, c'est Blair et le peuple de gauche, un groupe dont je n'avais entendu que deux chansons avant de venir, et dont je suis devenu très fan depuis : Blair, en costume gris, la mine triste, est derrière le piano (et parfois, après un jeu de scène impressionnant, se déplace d'un mètre pour atteindre sa guitare), Emmanuel Reveneau incarnant seul ce peuple de gauche en l'absence d'un autre membre du groupe qui bossait ce soir là. Je découvre alors un groupe à l'univers très fort et original.
Au premier coup d'oeil pourtant, rien d'exceptionnel chez ces deux types. Mais quand la musique commence, on se rend très vite compte que Blair et le peuple de gauche a autre chose dans le ventre que des petites ballades morveuses. Musicalement déjà, on est loin des deux notes de piano de Delerm ou des gratouillis de guitare de Thomas Dutronc : les arrangements sont travaillés et la maîtrise technique indéniable. Et puis surtout, il y a ces textes très travaillés, bourrés d'un humour noir et franchement douteux (mais extrêmement savoureux), le tout soupoudré d'une touche surréaliste. On rit beaucoup, tout en se demandant s'il y a vraiment de quoi rire. Allez dans la partie mp3 de leur site pour écouter quelques unes de leurs merveilles, ou baladez vous sur leur blog mp3, où Blair met en ligne des chansons de temps à autre. Citons quelques pépites, comme Chocapic (ode à la modération de Pico, le chien du paquet de céréales), Pomme de terre (sans doute leur chanson la plus connue), Les lasagnes et son xénophobe en déveine, ou encore l'horriblement génial Les petits nabots, où deux parents vont voir leur monstrueuse progéniture au zoo. Le groupe farfouille dans des sujets tabous, dans les questions pas trop avouables, et l'air de rien soulève plein de vraies questions, pour qui voudrait s'y pencher un peu.
En dépit de quelques alcoolos qui tentent de se manifester, tout se passe bien, le show se prolonge même plus que prévu, à mon grand plaisir, même s'il me tarde de voir l'IndispensablE. Après les rappels et les applaudissements nourris de la foule (oui enfin, 50 personnes maximum faux ! Vaquette me corrige sur ce point, il n'a jamais joué devant si peu de monde : il devait donc y avoir beaucoup plus de monde que ça, et c'est vrai qu'il y avait un paquet de personnes debout, donc mes estimations sont foireuses), on quitte la scène le temps que Vaquette installe le nécessaire pour son Crevez tous. Le moment tant attendu va commencer.


La pochette du dernier album de Blair et le peuple de gauche, La pantomime des bouffons, sorti en 2005.
Cliquez sur l'image pour lire une interview de Blair.


Un quart d'heure plus tard, on regagne la salle. Vaquette entre en piste, au bas de la scène des caméras (avec des gens derrière) filment le spectacle (elles étaient aussi là  pour Blair, excusez cet oubli) : ce soir Vaquette enregistre le spectacle, sans doute pour un futur DVD, il est donc prêt à donner le meilleur de lui-même (cela dit, Vaquette donne toujours le meilleur de lui-même, même quand c'est pas filmé). Et malheureusement, quelques problèmes sont alors venus entâcher la soirée. Problème technique d'abord, le vidéoprojecteur de l'IndispensablE s'est montré capricieux avant le spectacle : Tim avait réussi à trouver d'où venait la panne, mais l'image restait un peu jaune. Mais s'il n'y avait eu que ça, ça aurait été un moindre mal. Le principal problème, c'est que le public de squat n'est pas tout à fait celui d'une réception chez Mme l'Ambassadeur : les ivrognes ont décidé de foutre la merde.


Le début du spectacle laisse craindre le pire : à peine Vaquette prononce t-il un mot qu'un aviné lance une réplique à la con histoire de le déstabiliser. Vaquette respire un grand coup, et lui signifie qu'il ne lui dira pas deux fois de se taire. Bien évidemment, l'alcoolo rétorque deux secondes plus tard. Vaquette descend de scène, empoigne sans ménagement l'individu et le fout dehors. Ambiance. Quelques instants plus tard, après le survolté morceau introductif, Crève Vaquette (réellement impressionnant, la mise en scène scotche bien au siège, et le dénouement fut assez inattendu, même pour l'IndispensablE...), après ce premier morceau donc (ou c'était peut-être avant, je suis plus sûr), un autre héraut de l'alcool se manifeste, une dame cette fois-ci, comme quoi, la parité est dans le vin.

Vaquette est tendu, bute sur les mots du début de La Conjuration de la peur, le long morceau qui consitue le cœur du spectacle. La fille ne la ferme pas. À bout de patience, il l'empoigne et la pousse sur la scène : "Tu voulais qu'on te voie ? Là, on t'a vue, maintenant tu dégages !". Il faudra encore attendre quelques minutes et quelques interventions insultantes de la charmante ivrogne pour qu'elle soit elle aussi mise à la porte. On sent que Vaquette est déstabilisé. Et puis très vite, il retrouve ses moyens, sort de son texte pour caser une allusion drolatique sur l'alcoolique, comme il s'était avant moqué du teint de son visage, rendu jaunâtre sur l'image du vidéoprojecteur. Il utilise les incidents à son avantage, et retombe sur ses pieds. Les avinés éloignés, on entre alors pleinement dans ce morceau de hip-hop atypique, régulièrement fractionné pour que chaque partie rappée soit expliquée plus en détail. Le but est de montrer comment la société française devient chaque jour plus liberticide et réactionnaire, et comment se manifeste ce processus à causes multiples. On rigole un peu (ah, le Culte du Grand Genhar), et puis par moments on ne rit plus du tout. On apprend beaucoup surtout ; Vaquette a aussi bien bossé la forme que le fond : images, chiffres, extraits d'interviews et mêmes graphique à l'appui, l'IndispensablE pointe du doigt les travers de notre société, les dissèque, met à nu leurs mécanismes, ne fait de cadeau à personne et ne se soucie pas, comme à l'accoutumée, du politiquement correct. La critique est totale, l'analyse globale, la démontration implacable. Je ne reprendrai pas tout le cheminement intellectuel développé par Vaquette, allez écouter et cherchez à comprendre par vous-même (et puis n'hésitez pas acheter ce très beau CD si ça vous branche).

En un mot, toute la démonstration ne fait que confronter deux choix de société : d'un côté, celui dans laquelle on s'enferme de plus en plus chaque jour, c'est-à-dire un monde basé sur la protection, la prudence, le "fantasme morbide du risque zéro", qui soumet l'individu à des lois censées lui garantir toujours plus de sécurité, mais qui ne fait que contraindre les libertés individuelles et emprisonner chacun dans un conformisme intellectuel et moral. Le fort joli livret qui accompagne le CD s'ouvre d'ailleurs par une citation de Benjamin Franklin soulignant bien l'imposture d'un tel choix de vie : Any society that would give up a litte liberty to gain a little security will deserve neither and lose both (Toute société qui concèdera un peu de liberté pour gagner un peu de sécurité ne déservira ni l'un ni l'autre et perdra les deux).

De l'autre côté, il y a le choix exactement inverse, beaucoup plus difficile et exigeant d'une société basée sur la liberté, qui exige en contrepartie la responsabilité individuelle. En encourageant les individus à prendre confiance en eux et non en les culpabilisant, en les incitant à se réaliser en tant qu'homme et non à rester soumis et prudents, on les rend moins peureux, et comme ils ont moins peur ils ont moins besoin de se sentir protégés et sont donc plus heureux. Et pour progresser dans cette voie, dans la réalisation de cet idéal, il faut avant tout à l'échelle de chacun de nous nous imposer cette exigence, cette moralité : ne pas oublier que le méchant système n'est en fait que la somme de nos lâchetés individuelles.


Pour plus d'infos, je vous conseille l'écoute de la très intéressante interview de Nicolas Choquet sur Radio Libertaire, mise en ligne en bas de la page de Tim sur Vaquette (ou cliquez directement ici).


Une belle photographie de l'IndispensablE par Philippe Matsas, pour l'agence Opale, pas libre de droit et que j'utilise donc en toute illégalité. Ah elle est belle, la responsabilité individuelle !


À la fin d'un spectacle où on en prend plein la tête, Tristan-Edern Vaquette nous offre un rappel très chouette, avec la reprise de ses grands tubes : Manifeste, Éducation sentimentale (re-faux ! Vaquette me dit qu'il ne le joue plus en rappel, et c'est vrai, j'ai dû halluciner, parce qu'à la réflexion je ne me souviens pas avoir entendu ce morceau) et surtout le jubilatoire Le Dernier des hommes, ou le grand mépris, où je peux enfin clamer haut et fort que je suis un gros con (vous en doutiez encore ?).

Après le show, on tape un peu la causette avec le Prince du Bon Goût. Moi, je l'ouvre pas trop, j'écoute surtout Vaquette nous parler, entre autres, de l'incident avec l'alcoolo en début de spectacle, nous dire à quel point il déteste devoir en arriver là. On sent à ce moment là une profonde souffrance en lui, ce cruel manque de reconnaissance qui l'oblige, quinze ans après ses véritables débuts d'artiste, à jouer toujours dans les mêmes squats pourris devant un public extrêmement réduit et qui a en plus parfois bien du mal à se tenir, alors qu'il se fixe parallèlement dans son travail une exigeance et un sérieux immenses. Quoi de plus décourageant pour un artiste d'avoir la conviction profonde de proposer quelque chose d'unique, quelque chose qui parle à chacun de nous, et de ne pouvoir porter ce message qu'à un auditoire aussi réduit ? Vaquette mérite tellement mieux, et il est à vomir qu'aujourd'hui l'intégrité et la liberté artistique soient à ce prix.


 

Epilogue :
De retour de Paris samedi matin (encore merci Méli pour l'accueil :) ), j'ai eu la joie de trouver dans ma boîte aux lettres ma commande passée quelques temps auparavant à l'IndispensablE, j'ai ainsi pu visionner en intégralité J'veux être Grand et Beau, son premier spectacle, et c'est tout aussi formidable.


Au fait, l'IndispensablE joue son spectacle à Bordeaux vendredi 5 décembre, soit demain, donc si par hasard vous êtes Bordelais ou habitez pas trop loin, foncez-y, vous verrez un truc vraiment unique. Spectacle à Pérav prod, 37 rue de la Fusterie à 20h. Entrée 5 €.

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Scribe 05/12/2008 23:54

Yeah, un nouveau converti ! ^^ Rassure-toi, là je pense que j'ai plus grand chose à ajouter (pour l'instant :P).
J'aime assez ce que fais Thomas Dutronc (enfin je veux dire que ça me déplaît pas de l'écouter quand je tombe dessus), mais bon je crois pas qu'il ait une maîtrise technique hors du commun, et puis surtout ses chansons n'ont pas grand intérêt. Comme la plupart de ces chanteurs de ce qu'on appelle "nouvelle scène française", ils font tous le même genre de musique, c'est gentillet, ça s'écoute bien mais ça n'apporte rien de neuf. Quand j'écoute Blair, là j'entends quelque chose de vraiment atypique, ça, ça me botte vraiment.

L'assurance de Vaquette est loin d'être factice, mais oui, je vois ce que tu veux dire, derrière son côté "frimeur comme un camion de pompier" (comme il se définit lui-même dans l'interview je crois), il y a beaucoup plus à découvrir.

Yann 05/12/2008 23:21

Et sinon, tu compte faire quelque chose de ton blog, promo de Vaquette mis à part? ^^
Non, sans déconner, je déteste admettre mes erreurs, mais je crois que tu es en train de me faire découvrir autre chose de Vaquette, que je n'avais pas perçu au premier abord, et qui me plait bien plus que cette assurance qui me semble de plus en plus factice. Voilà!
Sinon je te trouve vachement dur avec Dutronc: je veux bien reconnaitre que c'est pas Reinhardt ni même Butler, loin de là, mais je trouve qu'il se débrouille pas mal. Après, je ne suis pas guitariste donc je me trompe peut être. Je demanderai à mon frère ce qu'il en pense (il a plus de 10 ans de guitare classique dans les doigts).
L'interview de Blair est assez intéressante, mais j'ai du mal avec le style pseudo décalé, surtout en ce qui concerne l'intervieweur.
J'écouterai leur musique un de ces jours.
A + coco