La télévision, le pouvoir, la morale

Publié le par Scribe

Cette histoire sonne un peu comme une fable de La Fontaine, une jolie histoire avec, comme il se doit à la fin, la morale de l'histoire. La morale, mot que l'on comprendra ici dans le sens de "faire la morale", est censée nous donner une leçon, nous inculquer quelque chose. Comme le souligne si bien Vaquette dans ses derniers CD et spectacle, ne la confondons pas avec la "morale au sens d'éthique", celle dont on parle quand on dit que l'on a sa morale, sa ligne de conduite. Il est important de comprendre la différence, car j'emploierai le mot dans ses deux sens, mais sans vous le signaler à chaque fois (par flemme, et/ou pour ne pas faire insulte à votre intelligence) dans cet article où il s'agira de jeter un oeil partial, biaisé mais néanmoins lucide, à travers quelques exemples, sur l'éthique à la télévision et ses relations avec le pouvoir.

Une jolie histoire disais-je, comme la télé sait si bien nous en raconter ; à la fin, la morale de l'histoire. Sauf qu'ici, la morale prend un drôle de goût amer. La morale, est-ce une fable, dans le monde merveilleux de  la télévision ?

2009 : Ce soir ou jamais

Morale, morale... "L'arme favorite de l'imposture est la confusion des termes", toujours Vaquette. Il est facile, dans une discussion, en effectuant un subtil glissement sur le sens des mots, de dire tout et son contraire tout en semblant rester cohérent.
Les mots ont un sens, et pour une fois, ce n'est pas Vaquette qui tient à le souligner, c'est Eric Zemmour, dans l'extrait d'émission télé qui va suivre. Replantons le décor pour ceux qui n'étaient pas devant leur boîte lumineuse ce soir du 24 novembre 2009 : nous sommes dans Ce soir ou jamais sur France 3, l'une des rares émissions de qualité de la télévision actuelle, présentée par Frédéric Taddéï. L'émission du jour était consacrée à la revue de presse de la semaine, et demandait donc aux intervenants de débattre sur les sujets qui agitaient les médias à ce moment. L'un des sujets était la brillante qualification de l'équipe de France de football pour la prochaine Coupe du Monde. L'infamante main de Thierry Henry et le raz-de-marée médiatique qui suivit devaient donc donner du grain à moudre aux invités présents, à savoir Eric Zemmour, Denis Tillinac, Bruno Gaccio, Natacha Polony, Sylvie Brunel et, fait suffisamment rare pour être signalé, un type en rouge avec des pics sur la tête. Je sais pas si je vous en ai déjà parlé, mais si j'ai oublié rappelez-moi de le faire :


Vidéo mise en ligne par prince_de_conde


Résumons, car il n'est pas forcément évident de saisir les idées de tout le monde.
Comme beaucoup, Bruno Gaccio s'indigne de l'attitude du sélectionneur Raymond Domenech et de ceux qui ont considéré cette victoire comme étant certes peu glorieuse, mais ma foi, ça fait partie du jeu, le foot est injuste, la vie est injuste, et c'est comme ça, on a été favorisé cette fois-ci, ça sera pour toutes les fois où l'on a été lésé, et au final "pas vu, pas pris". Cette attitude si décriée est celle défendue par Eric Zemmour.
Ceux qui s'indignent au moins autant que Gaccio et abondent globalement dans son sens sont Denis Tillinac et Natacha Polony, qui d'ailleurs dira exactement le contraire juste après cet extrait dans un retournement de veste splendide, ce que aura pour effet de foudroyer l'IndispensablE, terrassé par tant d'hypocrisie (ceux qui sont curieux de voir ça peuvent cliquer ici, "décidément ce Vaquette, il ne sait pas se tenir à la télévision").
Reste donc Sylvie Brunel qui trouve que le foot "n'est pas un sport de gentleman", et que ce n'est pas la première ni la dernière fois que ce genre de magouille a lieu, et Vaquette, dont la position est sans doute la plus intéressante, mais également la moins facilement compréhensible à cause du peu de temps disponible (parce que la télé), des références employées (parce que Vaquette, l'intello) et de son énervement (parce que Vaquette, le révolté).

Que dit-il ? Que nous sommes dans le Tartuffe de Molière, et qu'en l'occurrence, nous sommes, dans notre immense majorité, tarfuffes dans notre vie quotidienne, et cet "événement" footballistique en est la preuve. Que l'on pointe du doigt cette tricherie de Thierry Henry, très bien, mais ne devrait-on pas, au lieu de nous focaliser sur ce geste, ouvrir les yeux sur nous-mêmes et le cynisme de la société dans laquelle nous vivons ? Sommes-nous aveugles au point de ne pas réaliser que les petits arrangements entre amis, les pistons, les coups bas, les relations d'argent et de pouvoir sont monnaie courante dans notre société ? Parmi ceux qui font les "vierges outrées", qui n'a pas eu recours à des pratiques douteuses, n'a pas fait de choses pas très claires, dont il n'est pas très fier ? "Tous les gens qui arrivent à des postes de responsabilité ou de pouvoir l'ont fait en faisant des compromis". Vaquette cite également La volupté de l'honneur (pas encore lu, mais il me tarde) de l'écrivain italien Luigi Pirandello (1867-1936) dans lequel le héros fait l'expérience du fossé entre les belles paroles et la réalité des faits.

Zemmour réagit à son intervention en lui répliquant qu'il a "vraiment un problème avec les mots, parce qu'entre compromis et tricherie et vol, j'ai appris qu'il y avait une différence".
Bah oui, merde, revenons à ce par quoi nous avions commencé : "L'arme favorite de l'imposture est la confusion des termes", les mots ont un sens et on peut pas employer un mot pour un autre sans être malhonnête. Alors quoi, l'IndispensablE serait-il en train de se contredire, d'être parjure ? Allons, vous y avez cru ? Ce que Vaquette n'a pas le temps de répondre à Zemmour, c'est que ce débat se situe non pas sur un plan pratique où l'on pourrait distinguer compromis, tricherie et vol, mais sur un plan moral. La question de fond est celle de tricher ou non par rapport à sa morale personnelle. Car sur ce plan là, il n'y a pas d'entre-deux : soit l'on est honnête, et dans ce cas là les tricheries et les petits arrangements doivent être remis en cause partout, dans la société comme dans sa vie personnelle, soit on ne l'est pas, et l'on accepte que l'on puisse gagner malhonnêtement comme on accepte pour soi-même d'avoir un bonne place en s'accoquinant des gens influents, en fermant sa gueule sur une injustice pour ne pas blesser un ami ou risquer perdre son poste. Mais montrer du doigt Thierry Henry, coupable, mais comme tant d'autres, en se gargarisant de grandes paroles sur le panache et la classe, c'est voir la paille dans l'oeil du voisin et ne pas voir la poutre dans le sien.

Qu'est-ce qui fait croire à Vaquette que les personnes présentes sur le plateau, et d'une façon plus générale toute personne arrivant à un poste de pouvoir, ont un jour ou l'autre fait des compromis sur leur éthique, ont fermé les yeux sur certaines choses, on avalé des couleuvres ? Son expérience personnelle et professionnelle. Il l'explique d'ailleurs clairement : "Pourquoi un type comme moi ou un type comme Pierre Carles ont cette merveilleuse carrière complètement écrasée ? Parce qu'ils ont aucun talent, ou parce que justement ils ne s'écrasent pas, ne font pas les petits compromis qui font la vie sociale ?".
À la fin de la vidéo, Bruno Gaccio nous ressert une tranche de morale, avec cette attitude qui semble l'énerver au plus haut point, le pas vu pas pris. Vaquette glisse alors une petite phrase : "T'en as pensé quoi par exemple de Canal +, l'attitude avec Pierre Carles, puisqu'on parle de...". Frédéric Taddéï s'empresse d'intervenir : "C'est un vieux débat, c'était y'a très très longtemps...". On peut penser qu'il cherche à noyer le poisson, il n'empêche qu'il est dans son rôle : c'est hors du débat (bien que pas hors-sujet).

1998 : Pas vu, pas pris

Comme nous, on a le temps, revenons à la phrase de Vaquette, car elle a son intérêt. "T'en as pensé quoi par exemple de Canal +, l'attitude avec Pierre Carles, puisqu'on parle de...". Puisqu'on parle de quoi ? Et bien, puisqu'on parle de "pas vu, pas pris".
Pas vu pas pris, c'est le titre d'un excellent documentaire réalisé par Pierre Carles à propos d'un autre documentaire, commandé puis censuré par Canal + en 1995, intitulé Pas vu à la télé et sur le thème "La télévision, le pouvoir, la morale". Je vous propose de le visionner, comme il y a tout le docu c'est assez long (1h25), mais le propos est limpide et très éclairant. Vous verrez à quel point la morale, finalement, c'est quelque chose de très élastique...

Pas vu pas pris, de Pierre Carles





Vidéos mises en ligne par fanstes



N'est-ce pas magnifique ? J'aurai sans doute un petit ajout à faire, mais j'en ferai un nouvel article prochainement, je pense que j'ai suffisamment abusé sur la longueur de celui-ci.
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Scribe 13/01/2010 02:40


Voilà, article remanié, changé, corrigé où j'ai vu des oublis de mots et autres erreurs et fautes. C'est mieux, je crois.


Scribe 05/01/2010 16:57


Merde, c'est pas cool ça, je vais être obligé de rerelire ça. Sinon l'article est trop long, j'aurais dû le diviser en plusieurs parties, j'en suis pas trop content après coup. J'vais ptet le
remanier pour que ça soit moins indigeste.


The créature from outre-espace 05/01/2010 10:10


Tout lu mais pas le temps de visonner les vidéos. Je reviendrai.
Par contre j'ai remarqué que ce sujet t'a certainement profondément interpellé, jamais vu autant de mots zappés dans un de tes articles ! :D